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« Le capitalisme expliqué à ma petite-fille » : mon compte rendu critique du livre de Jean Ziegler

« Le capitalisme expliqué à ma petite-fille » - mon compte rendu critique du livre de Jean Ziegler

C’est à des fins pédagogiques que j’ai rédigé ce compte rendu détaillé et critique du tout dernier bouquin de Jean Ziegler qui est, à mon avis, tout à la fois :

A) un « succès » à titre de mini chef-d’œuvre exposant les méfaits du capitalisme en tant que système mondial cannibale qui domine désormais la planète, piétinant le bien commun, pillant les ressources rares de la planète et n’hésitant pas à tirer avantage du travail des enfants esclaves dans les pays du tiers-monde à seule fin de maximiser les profits d’une infime minorité de capitalistes, et

B) un « échec » managérial en termes d’absence de « solution » en ce qui concerne la question de savoir comment au juste on pourrait résoudre cette problématique – pourtant par ailleurs fort bien décrite par Ziegler – du capitalisme.

Le format de ce petit livre de 115 pages seulement consiste en un long et ininterrompu dialogue socio-économico-politico-écologique entre Zohra, une adolescente curieuse et intelligente, et son oncle Jean Ziegler mondialement réputé pour avoir été chargé d’importantes missions comme Rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation des années 2000 à 2008. 

Le sous-titre de cet ouvrage qui est mis entre parenthèses (=> « (en espérant qu’elle en verra la fin) ») reflète bien l’espérance de l’aîné Ziegler envers sa petite-fille Zohra.

 

Début du dialogue entre Ziegler et Zohra

Débutons par une reproduction intégrale du Chapitre 1 qui commence avec le dialogue suivant (extrait des 5 premières pages du livre allant de la page 11 à 15) :

« – L’autre soir, maman m’a appelée, tout excitée : tu passais à la télévision et tu discutais du capitalisme avec un homme apparemment très aimable, mais vous n’étiez d’accord sur rien. Je n’ai pas compris grand-chose à votre querelle, pourtant tu avais l’air assez fâché. Pourquoi ?

– Tu as raison Zohra, j’étais en colère. Cet homme en face de moi s’appelle Peter Brabeck-Letmathe, c’est le président de Nestlé, la société transcontinentale de l’alimentation la plus puissante du monde. Nestlé, qui a été fondée il y a cent cinquante ans dans la petite Suisse, est aujourd’hui la vingt-septième des plus puissantes entreprises de la planète.

– Je ne vois pas le problème. Nestlé fait du bon chocolat ! Et, si la Suisse est capable de développer des entreprises qui font leurs affaires à travers tous les continents, pourquoi ça te met en colère ?

– Parce que Peter Brabeck invoquait tout le temps la théorie de son ami Rutger Bregman, un célèbre historien hollandais. Or je m’insurge contre sa conception de l’histoire et de l’économie. Il affirme notamment ceci : « Pendant à peu près 99 % de l’histoire du monde, 99 % de l’humanité a été pauvre, affamée, sale, craintive, bête, laide et malade. […] Mais tout a changé au cours des deux cents dernières années, […] des milliards d’entre nous se sont retrouvés riches, bien nourris, propres, en sécurité et parfois même beaux. Même ceux que nous appelons encore “les pauvres” jouiront d’une abondance sans précédent dans l’histoire mondiale. »

Peter Brabeck prétend ainsi que l’ordre capitaliste est la forme d’organisation de la planète la plus juste que l’histoire ait connue, assurant la liberté et le bien-être de l’humanité.

– Et ce n’est pas vrai ?

– Évidemment non ! C’est même précisément le contraire qui est vrai ! Le mode de production capitaliste est responsable de crimes innombrables, du massacre quotidien de dizaines de milliers d’enfants par la sous-alimentation, la faim et les maladies liées à la faim, du retour d’épidémies depuis longtemps vaincues par la médecine, mais aussi de la destruction de l’environnement naturel, de l’empoisonnement des sols, de l’eau et des mers, de la destruction des forêts…

Nous sommes actuellement 7,3 milliards d’êtres humains sur notre fragile planète. Plus des deux tiers, environ 4,8 milliards, habitent dans l’hémisphère Sud, parmi lesquels des centaines de millions vivent dans des conditions indignes. Les mères sont tourmentées par la peur panique du lendemain parce qu’elles ne savent pas comment elles pourront nourrir leurs enfants un jour de plus. Les pères sont humiliés, méprisés jusque dans leur famille, parce qu’ils n’arrivent pas à trouver de travail, victimes de ce qu’on appelle le « chômage permanent ». Les enfants grandissent dans la misère et l’angoisse, ils sont les victimes fréquentes de violences familiales, leur enfance est souvent fracassée. Pour 2 milliards d’êtres humains dans le monde – ceux que la Banque mondiale appelle les « extrêmement pauvres » –, la liberté n’existe pas. Leur seule préoccupation est de survivre.

Les ravages du sous-développement sont la faim, la soif, les épidémies et la guerre. Ils détruisent plus d’hommes, de femmes et d’enfants chaque année que la boucherie de la Seconde Guerre mondiale pendant six ans. Ce qui fait dire à beaucoup d’entre nous que, pour les peuples du tiers-monde, la « Troisième Guerre mondiale » est en cours aujourd’hui.

– Si je comprends bien, Brabeck et toi, vous êtes complètement opposés. Vous n’êtes pas du tout d’accord sur les bienfaits ou sur les méfaits du capitalisme.

– Tu as raison. Selon moi – et pour tous ceux et toutes celles qui partagent ma position –, le capitalisme a créé un ordre cannibale sur la planète : l’abondance pour une petite minorité et la misère meurtrière pour la multitude.

J’appartiens au camp des ennemis du capitalisme. Je le combats.

– Il faut donc abolir purement et simplement le capitalisme ?

– Ma chère Zohra, la réponse n’est pas simple… À une minorité des êtres humains, notamment pour ceux qui habitent les pays de l’hémisphère Nord ou qui appartiennent aux classes dirigeantes des pays du Sud, les formidables révolutions – industrielles, scientifiques, technologiques – produites par le système capitaliste durant les XIXe et XXe siècles ont procuré un bien-être économique jamais atteint auparavant. Le mode de production capitaliste se caractérise par une vitalité et une créativité stupéfiantes. En concentrant des moyens financiers énormes, en mobilisant les talents humains, en jouant sur la compétition et la concurrence, les détenteurs du capital les plus puissants contrôlent ce que les économistes appellent le « savoir problématique », c’est-à-dire la recherche scientifique et technologique dans les domaines les plus divers : électronique, informatique, pharmaceutique, médical, énergétique, aéronautique, astronomique, science des matériaux…

Grâce aux laboratoires, aux universités qu’ils sponsorisent, ils obtiennent des progrès éblouissants, notamment en matière de biologie, de génétique ou de physique. Dans les laboratoires des sociétés pharmaceutiques de Novartis, Hoffmann-La Roche ou encore Syngenta, une nouvelle molécule, un nouveau médicament est créé chaque mois ; à Wall Street, un nouvel instrument financier est inventé presque chaque trimestre. Les sociétés transcontinentales de l’agroalimentaire augmentent sans cesse leur production, elles diversifient leurs semences, fabriquent des engrais toujours plus rentables, augmentent les récoltes et inventent des pesticides toujours plus efficaces pour les protéger des nuisibles ; les astrophysiciens observent les autres univers que le nôtre, tournant autour de leurs soleils, et découvrent sans cesse de nouvelles exoplanètes ; les industriels de l’automobile construisent chaque année des voitures plus solides et plus rapides ; les scientifiques et les ingénieurs envoient dans l’espace des satellites toujours plus performants ; des milliers de brevets protégeant des milliers d’inventions nouvelles dans tous les domaines de la vie humaine sont déposés tous les ans auprès de l’OMPI, l’Organisation mondiale de la protection intellectuelle à Genève.

– Si je comprends bien, Jean, le mode de production et d’accumulation capitaliste te stupéfie par son inventivité et sa puissance créatrice…

– Oui, Zohra. Imagine-toi : entre 1992 et 2002, en dix ans seulement, le produit mondial brut a doublé et le volume du commerce mondial a été multiplié par trois. Quant à la consommation d’énergie, elle double en moyenne tous les quatre ans.

Depuis le début de ce millénaire, pour la première fois de son histoire, l’humanité jouit d’une abondance de biens. La planète croule sous les richesses. Les biens disponibles dépassent de très loin les besoins incompressibles des êtres humains.

– Donc le capitalisme a du bon ?

– L’ordre cannibale du monde que le capitalisme a créé doit être radicalement détruit, mais les formidables conquêtes de la science et de la technologie doivent non seulement être préservées mais aussi potentialisées. Le travail, les talents, le génie humains doivent servir le bien commun, l’intérêt public de nous tous – de tous les humains – et non uniquement le confort, le luxe, la puissance d’une minorité. Je te dirai plus tard dans quelles conditions le nouveau monde, celui dont rêvent les hommes et les femmes, peut se réaliser. Pour l’instant, laisse-moi te raconter d’où vient le capitalisme. »


Mon compte rendu critique


Ce livre est à mettre entre toutes les mains car Ziegler nous y fait une démonstration imparable – par un résumé très clair et étayé d’exemples concrets et particulièrement simples et éloquents – des méfaits du capitalisme en tant que système détruisant progressivement tout ce qui conditionne la vie en général, et nos vies en particulier.

Toutefois, d’un point de vue « managérial » (lequel vise à trouver la meilleure solution possible à un quelconque problème), ce livre se termine malheureusement sur une note d’incertitude et d’incomplétude eu égard à la question de savoir comment résoudre cette problématique du capitalisme, une solution que Ziegler avait pourtant développée dans ses publications antérieures en termes de « coopératisme » (au plan économique) et de « social-démocratie » (au plan politique) – mais qu’il ne reprend pas à la fin de son argumentaire déployé comme suit aux pages 112 à 115, et dont je ne vous en présente ici que quelques extraits choisis…

 

Fin du dialogue entre Ziegler et Zohra


« (…) Jean, tu ne réponds pas à ma question.  Qu’est-ce qui va se passer ? (extrait de la page 112)

Zorah, nous ne savons pas comment ça va se passer.

(…)  L’être humain sait avec certitude ce qu’il ne veut pas. (extrait de la page 113) Moi, je ne veux pas vivre sur une planète où toutes les 5 secondes un enfant de moins 10 ans meurt de faim ou d’une maladie liée à la faim, alors que la Terre pourrait nourrir sans problème le double de l’humanité actuelle, si seulement la distribution des aliments était équitable.  L’inégalité meurtrière des fortunes, la guerre permanente des riches contre les pauvres me révulsent.  Je ressens comme une insulte à la raison l’obscurantisme, la bêtise de l’idéologie néolibérale, la naturalisation des forces du marché, la manipulation des consommateurs.  La destruction de l’environnement, la surexploitation de nos ressources naturelles, la mort lente de notre planète sont des monstruosités.

(…) – D’accord, Jean, on sait ce qu’on ne veut pas, mais, si on se bat, on doit aussi savoir par quoi on veut remplacer le capitalisme et comment on va s’y prendre.

– Il n’y a pas de programme.  Seulement une lente germination sur les différents fronts mobilisés.  Il y a aussi les leçons du passé.  Le dépassement du capitalisme par le communisme au XXe siècle n’a pas abouti.  Il a porté des fruits, favorisé l’émancipation de l’humanité, mais il a été trahi et violemment  combattu.  Le capitalisme a gagné, comme aujourd’hui en Chine, où un régime prétendument communiste fonde son économie sur le marché capitaliste.  Il y a enfin, pour organiser l’avenir, les convictions que chacun des combattants porte en lui, ses valeurs.

(…) – Tu ne sais donc rien du système social et économique qui doit remplacer le capitalisme ?  (extrait de la page 115)

– Rien du tout, du moins rien de précis.  Mais cela ne m’empêche pas d’espérer que ce sera ta génération qui abattra le capitalisme. »

Conclusion


En guise de conclusion, je vous invite à visualiser et, surtout, à écouter ce court vidéo de 11 minutesJean Ziegler exprime franchement et à cœur ouvert sa haine justifiée du capitalisme.


Daniel Clapin-Pépin MBA, Scol.Ph.D. (Science-Po)
Professeur à l’École des sciences de la gestion
Université du Québec à Montréal
Département des sciences comptables

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